Voici un dialogue dont je fus témoin ; dialogue qui me fit quelque impression, non pas tant par la profondeur du propos que j’étais bien mal disposé à juger mais par la soudaineté de sa venue dans une discussion jusqu’alors plutôt légère, en conformité avec le moment. Comment en étions-nous venus à philosopher sur la nature de l’artiste et du chimiste alors que l’heure était à la fervente dégustation du produit d’une distillation de raisin fermenté agrémentée d’anis étoilé ? Attablés au café d’un petit village de montagnes de Thessalie pour profiter de la douceur du soleil devant l’église où nous nous étions quittés la veille après la messe du jeudi saint, nous évoquions nos projets de vacances estivales. Mme *** parlait de la Corse, M. l’abbé *** du Cantal, moi de ma belle-mère, ou plutôt de son petit village où nous nous trouvions et que je rejoindrai de nouveau dans quelques semaines ; seul M. *** [1] prétextait l’achèvement du recueil des planches de son encyclopédie [2] pour demeurer à son bureau parisien tout l’été. Mme *** saisit alors l’occasion pour l’interroger.
– M. le philosophe vous allez nous le dire : c’est bien vous qui avez rédigé tous les articles de grammaire de votre dictionnaire encyclopédique portant sur l’usage des mots de la langue commune ?
– Bien sûr, je ne m’en suis jamais caché.
– Vous ne les avez pourtant pas signés.
– Ils le sont tous.
– Cela n’est pas vrai.
– Regardez par vous-même.
– Mais je n’y ai pas vu votre étoile.
– Laissez donc, Mme la professeure, l’étoile à l’anis [3] qui parfume notre breuvage. Vous avez constaté que cette boisson existe avec ou sans son étoile [4].
– Seriez-vous donc comme cette eau de vie ?, questionna plaisamment le bon abbé ***.
– Ma foi, oui. Et j’espère que ceux qui lisent les articles de mon dictionnaire y goûtent aussi leur esprit, comme nous celui de notre boisson.
– J’avais donc vu juste. Tous ces articles qui sont autant de réponses admirables de subtilité et d’humour aux préjugés qui émaillent le Trévoux sont de vous [5], reprit Mme ***. L’esprit qui y émane est véritablement celui de votre génie, M. ***.
– Du bon génie, j’espère. Vous m’avez bien lu, Madame. Merci.
– Votre subtilité n’en souffre pas non plus quand votre propos se veut sérieux, reprit Mme ***. Un certain nombre de ces articles donnent vraiment à réfléchir. Tenez, dans ARTISTE [6], vous faites de l’emploi de ce nom presque un reproche lorsqu’il désigne le chimiste. Est-ce bien cela ? Est-ce votre avis propre ? Car je vois ailleurs, dans la littérature y compris dans votre dictionnaire, que le terme « artiste » est également associé à « chimiste ».
– M***, qui nous a fait l’honneur de nous inviter à déjeuner chez sa belle-famille, pourrait sans doute mieux le dire que moi.
– Vous savez, Monsieur, ce que je pense savoir de la chimie me paraît nettement moins assuré après le deuxième verre de notre breuvage anisé, répondis-je ; au troisième tout s’envole avec l’esprit du vin ; au quatrième et au-delà seule compte l’alchimie de l’ivresse quel que soit l’artiste qui en est à l’origine. Et je suis déjà bien avancé sur ce chemin.
– Laissons notre ami à ses pensées transmutatoires, intervint M. l’abbé. J’en suis à mon septième, et n’entend pas m’arrêter comme vous Monsieur l’encyclopédiste à ce chiffre malheureux [7].
– Je constate, Madame, que nous poursuivrons à deux, s’il faut la poursuivre sérieusement, cette petite conversation, fit le philosophe.
– Conversation sur un sujet qui, je dois l’admettre, m’intéresse assez. Je devine que la remarque finale de votre article ARTISTE à l’endroit de chimistes trop artistes n’est pas anodine. Au contraire, elle paraît exprimer tout l’enjeu d’un article ARTISTE qu’il faut sans doute appréhender comme un appendice de votre article ART tout autant qu’en référence à l’Explication détaillée du système des connaissances humaines que vous exposez dans le volume premier de votre dictionnaire raisonné. ARTISTE est construit de telle manière à conduire le lecteur à cette remarque, concentrant l’attention non pas sur le sens du mot artiste mais sur la distinction à bien marquer entre artiste et chimiste (ou tout autre savant engagé dans une science partagée entre pratique et spéculation) ; les qualités de l’un peuvent en effet être les défauts de l’autre, leur manière de faire pourraient bien différer car leur objet formel tout autant que leur fonction diffèrent.
– Voilà une forte analyse pour un article si court.
– Je note que la remarque en question termine un propos développé dans un même mouvement. En une même phrase, vous rappelez la définition classique de l’artiste (nom donné à l’ouvrier qui excelle dans les arts mécaniques), pour vous étonner presque de le voir attribuer à des savants de disciplines très pratiques (« & [on le donne] même à ceux[-là] »), avant d’en expliquer la raison de manière quelque peu fallacieuse, pardonnez-moi de le dire ainsi, en prenant le cas des chimistes-artistes qui seraient à distinguer des artistes/chimistes-inventeurs (car non pas simplement adroits dans la réalisation d’opérations chimiques mais adroits dans la reproduction de celles des « autres », c’est-à-dire dans la répétition de gestes sans trop de raisonnement ou plutôt sans recherche de connaissance nouvelle ou plus profonde de son objet, sans dépendre donc de la spéculation savante), pour finalement convenir que dans un cas le terme est flatteur, dans l’autre il exprime un reproche : à trop être artiste (beaucoup d’art pour moins d’esprit), le chimiste en vient à se conformer à la définition de l’artiste des arts mécaniques qui ouvre l’article, mais plus à celle du savant qui innove et subordonne toujours la pratique à la réflexion. Ainsi la remarque finale d’ARTISTE tombe-t-elle comme la véritable conclusion de l’article dont l’enjeu n’est pas de circonscrire l’usage du mot artiste aux seuls artistes mais bien plutôt de rappeler – et peut-être aux chimistes en premier – la place qu’occupe une science comme la chimie dans l’ordre des connaissances, et le rôle attendu des savants qui en font profession pour le progrès de leur science mais pourquoi pas aussi des arts. Plutôt que de fixer les limites de l’usage du mot artiste (par l’exclusion des chimistes), vous fixez dans ARTISTE les limites de l’exercice de la chimie par l’exclusion de l’artiste du rang des chimistes. En un mot, pour vous, l’artiste peut être excellent, mais le chimiste ne doit pas lui ressembler au risque de ne plus être chimiste (ou d’être mauvais chimiste, ce qui reviendrait au même).
– Mais, Madame, c’est vous qui m’en apprenez sur le fond de mon article.
– Ne vous moquez pas, Monsieur. Mais il est vrai que votre propos peut sembler simplement remplir la fonction de définition terminologique d’un article de dictionnaire, alors qu’il est également à saisir dans sa dimension véritablement gnoséologique. Votre article est à lire plutôt deux fois qu’une ; il est révélateur de l’évolution du sens à accorder au terme « artiste » depuis quelques décennies [8], tout autant qu’à l’épistémologie de la connaissance qui sous-tend votre pensée sur les sciences et les arts. Comme je vous l’ai dit, le sujet m’intéresse.
– Et moi qui me berçais d’une autre espérance, celle d’être l’unique objet de votre intérêt.
– Vous l’êtes, Monsieur, et depuis bien longtemps.
– Indirectement, je ne le sais que trop. Et une bien longue fréquentation de mes écrits ont fait de moi un être sans plus de mystère à vos yeux.
– Au contraire, Monsieur, le mystère ne désépaissit jamais. On croit vous avoir percé à jour par une étude critique bien tournée d’un de vos articles, quand s’en présente immédiatement un autre avec sa nouvelle part de mystère. Permettez-moi de revenir à mon sujet qui en offre une belle illustration.
– Je vous en prie, Madame. Si j’écris, c’est bien parce que je vous sais me lire et m’étudier. Entre tous les neveux auxquels je dédie mes œuvres, vous êtes ma nièce préférée.
– ARTISTE est ainsi un petit article d’une grande portée. On peut l’opposer, dans la forme et dans le fond, à ARTISTE du Trévoux [9] qui traite séparément, sous deux vedettes d’entrée, les cas visiblement très proches de « l’ouvrier qui travaille avec grand art, & avec facilité » et du chimiste « qui sait bien faire les opérations de la Chymie » (comme celles des remèdes métalliques ou de la thériaque). Mais si l’on cherche dans le cas présent un rapprochement entre votre dictionnaire raisonné et un autre dictionnaire, on pourrait évoquer le Richelet dont l’article ARTISTE tient également en un unique paragraphe, et réserve le terme d’artiste au seul « Ouvrier qui travaille avec esprit & avec art ». Richelet y mentionne qui plus est la chimie à la toute fin, au travers d’une citation non commentée de Van Helmont, laquelle borne la maîtrise du sujet de l’artiste en plaçant celui-ci sous l’autorité savante du chimiste : l’artiste gagnerait en effet à écouter le chimiste [10]. Ainsi Richelet et vous-même, Monsieur, semblez tous deux refuser de confondre chimiste et artiste. C’est alors, parce que la réflexion du premier domine sa pratique – à l’inverse du second –, que l’artiste peut espérer bien connaître la matière qu’il soumet à son travail grâce au savoir dispensé par le chimiste. La complémentarité du savoir et du savoir-faire des deux hommes semble assez évidente (et ce qui est vrai du point de vue de l’un pourrait naturellement l’être du point de vue de l’autre) [11]. Je m’empresse toutefois de préciser que l’enjeu dans vos deux articles diffère puisque votre ARTISTE tient surtout à bien rappeler les limites ou les contraintes du bon usage de la pratique pour le chimiste, alors que l’ARTISTE de Richelet maintient son propos dans le périmètre strict de la pratique des arts mécaniques. Je crois du reste comprendre, Monsieur, que dans le volume premier au moins de votre encyclopédie, vous vous êtes appuyé sur le Richelet pour traiter de sujets touchant les arts et métiers [12]. Serait-ce aller trop loin que de vous imaginer confronter chez vous, sur votre table de travail, les versions d’ARTISTE du Trévoux et de Richelet pour construire votre ARTISTE, puis décider de corriger la tendance des jésuites à confondre arts mécaniques et sciences expérimentales et reprendre à votre compte la remarque de Richelet en la tournant contre certains chimistes à votre goût déviants ? car la rédaction de votre article se faisait bien sûr dans le souvenir de votre contribution pour ART et de votre explication du Système des connaissances humaines [13].
– Madame, il est tout de même impressionnant d’entendre analyser son propre travail. La chose me flatte bien évidemment. Je n’en suis pas moins traversé par la frayeur de me voir disséquer tout vivant. Je ne répondrai pas à votre interrogation ; peut-être parce que le souvenir de la rédaction d’ARTISTE s’est effacé en moi (j’ai composé tellement d’articles pour l’Encyclopédie), peut-être aussi parce que je veux garder intact un recoin au moins encore de mon anatomie littéraire. Je veux instruire le public, certes, le rendre plus savant sur le monde mais pas sur ma personne. Continuez, Madame, je vous prie l’analyse de mon propos mais ménagez le plus possible mon intimité. Entrez tant qu’il vous plaira dans mon ouvrage, mais gardez-vous de pénétrer dans mon appartement pour m’y observer à la manière d’un naturaliste. Comment appelez-vous cela déjà ? études diderotiennes ?
– Je me suis un peu emportée, Monsieur. Pardonnez mon enthousiasme. Je vous lis tant et vous vois si peu.
– Ce n’est rien, Madame. Mais inversons les rôles et voyons si vous comprenez si bien ma pensée. Je serai l’évaluateur de votre analyse, et vous l’observée. Poursuivez, Madame, que je juge et, je le crains, que je m’instruise aussi.
– Je me prête au jeu, et poursuis. On peut hésiter quant au statut de votre article ARTISTE : article qui traite du sens d’un mot de la langue commune (article de grammaire), ou article qui aborde un sujet « abstrait et métaphysique » (épistémologie et taxinomie des savoirs) dans la lignée de ART (Ordre encyclop. Entendement. Mémoire. Histoire de la Nature. Histoire de la nature employée. Art.). Car, en effet, une définition de l’artiste est d’emblée parfaitement posée mais pour servir, semble-t-il, de prétexte à une réflexion concernant les activités manuelles des savants engagés dans des sciences mi-pratiques mi-spéculatives ; sans pour autant s’étendre en un long développement (l’essentiel est toutefois dit : le chimiste – puisqu’il ne s’agit finalement que de lui – n’est pas le manœuvre des procédés des autres, sa tâche est de produire ses propres réflexions sur la base de travaux expérimentaux). S’il pouvait se dire dans un article de grammaire que l’artiste n’est pas chimiste, il était moins évident d’y recevoir l’affirmation inverse : non pas tout à fait que le chimiste n’est pas artiste mais qu’il ne doit surtout pas en devenir un. ARTISTE est un article qui signale la frontière locale à ne pas franchir complaisamment entre deux catégories de l’entendement (Mémoire et Raison) : entre l’histoire de la nature employée et la science de la nature pratiquée.
– Très juste, Madame.
– Autant l’ouvrier-artiste est bien trop peu doté en savoir spéculatif sur les matières qu’il met en œuvre et encore moins sur les autres qu’il ne travaille pas pour transgresser cette frontière, autant le chimiste à mi-chemin entre le tout pratique et le tout spéculatif peut plus facilement être enclin à glisser de l’autre côté de celle-ci et s’en satisfaire. C’est qu’il est en effet – que vous le vouliez ou non, Monsieur – aussi artiste. Cette qualité d’artiste est même la raison pour laquelle la chimie est devenue une des parties les plus importantes des sciences physiques. La reconnaissance de la chimie comme science à part entière au siècle précédent, la forte impression qu’elle fit en philosophie naturelle, les services qu’elle rendait à la société (comme instrument de santé, entre autres), venaient de la méthode expérimentale qu’elle avait développée sur plusieurs siècles pour questionner la nature et en maîtriser une partie de ses transformations. Celle-ci était empruntée au monde des artisans. La chimie se présentait alors avec raison comme « science et art » et les chimistes comme « philosophes » et « artistes »[14]. En un sens, si l’artiste est celui qui excelle dans les arts mécaniques où se mêle aussi l’esprit, le chimiste est alors celui qui parmi les artistes s’engage plus profondément dans les spéculations sur son art (si, dans ARTISTE, vous mettez en garde le chimiste contre une descente vers l’artiste, le chimiste est bien à l’origine une extraction du peuple des artistes). Le chimiste est ainsi devenu un maillon bien distinct de l’organisation des producteurs du savoir, de spectre continu, entre histoire et science de la nature : le simple ouvrier, l’habile artiste, le chimiste, et le savant spéculatif. L’académisation de la science a toutefois conduit à une coupure nette – que devait sans doute juger assez tôt regrettable l’État – entre savants autorisés et artisans renvoyés à leurs affaires. Dans ce contexte, l’appréhension des phénomènes chimiques est devenue plus abstraite mais les chimistes n’ont pas complètement cessé pour autant de revendiquer, pour eux-mêmes et pour les grands de leur science [15] le titre d’artiste ; ne serait-ce que pour souligner leur avantage sur les autres pratiques de la physique, et parce qu’ils sont les plus disposés à produire de la science utile (au développement du commerce et à la richesse du pays).
– Je sais très bien que l’appellation d’artiste est d’un usage courant chez les chimistes. Les dictionnaires de l’Académie, Furetière et Trévoux attestent tous également cette tradition. Ne le lit-on pas d’ailleurs à l’occasion également dans l’Encyclopédie? [16]
– Mais vous la rejetez pourtant, Monsieur, et bien justement dans ARTISTE, au départ même de l’entreprise encyclopédique. La raison tient dans le plan d’organisation des connaissances humaines de votre dictionnaire raisonné. Celui-ci n’est pas simple mise en ordre théorique des savoirs et savoir-faire ; il doit aussi présenter un certain degré d’efficience dans son application concrète pour le perfectionnement des connaissances. Le problème n’est pas pour vous, si je suis dans le vrai, que l’on nomme les chimistes ‘artistes’, mais que les chimistes dérogent à leur statut de savants en faisant ce que font déjà parfaitement les artistes. Un monde de chimistes ne serait pas plus profitable qu’un monde d’artistes ; c’est l’association – et non la confusion – des deux qui est source de progrès à la fois spéculatif et pratique [17]. Par votre reproche, vous pointez donc le danger d’une disposition des chimistes à se faire artistes, ou condamnez même l’attitude-artiste perceptible chez certains d’entre eux. Se vouloir plus artiste que savant pour un chimiste serait certes une bien basse ambition, mais surtout une ambition contre-productive : le chimiste doit tenir son rang. Votre reproche dans ARTISTE est un rappel des chimistes à l’ordre ; à l’ordre encyclopédique des connaissances humaines, s’entend, mais aussi au nom du développement du savoir humain.
– Vous êtes formidable, Mme ***. Je reconnais effectivement sans difficulté la double dimension dans laquelle se déploie la chimie : la pratique et la spéculation (ce qui fait d’elle une science bien à part car expérimentale). N’en ai-je pas rendu compte dans l’Explication détaillée du Système des connaissances humaines ? J’y définis la chimie dans sa particularité d’« art » relevant en droite ligne de la Raison [18]. Il n’en reste pas moins que pour un chimiste, même dans le cadre reconnu d’une discipline autant art que science, se satisfaire de l’exécution adroite des « procédés que d’autres ont inventés » serait presque moralement répréhensible : il s’agirait d’un manque à gagner pour la société similaire au « larcin » dont se ferait coupable un artisan qui garderait pour lui une découverte [19]. Ce qui est en jeu est bien « l’intérêt de tous ». Si le chimiste n’est pas l’inventeur, il doit au moins des lumières et des conseils à l’artiste pour le profit de tous. Mais bien entendu, mon reproche doit être ramené à un « presque » reproche, car il est tout de même louable pour un chimiste d’être excellent praticien.
– Des rapprochements sont aussi à faire, Monsieur le philosophe, entre la position que vous tenez ici dans cette affaire et celle de Monsieur Venel dans son bel exposé de la science chimique.
– La lectrice attentive de mon article serait-elle fatiguée de son long discours ; et pour reprendre haleine céderait-elle la parole à la spécialiste de l’Encyclopédie (doit-on d’ailleurs dire ‘études encyclopédiques’ ?) ?
– Je parle trop.
– Vous me comblez, au contraire, Madame.
– Dans ce cas, souffrez que j’achève mon discours. Selon moi, derrière le presque reproche d’ARTISTE se dessine une presque définition de la chimie qui anticipe le propos de l’article CHYMIE sur un point fondamental : la chimie n’est pas travail de manœuvres [20], elle est science. Aussi votre position sur la question en 1751, et de manière générale la place réservée à la chimie dans l’Encyclopédie dès le tome premier, devraient-elles peut-être nous inviter à légèrement réévaluer l’affirmation puissamment portée par Monsieur Venel d’une chimie en 1753 encore très méconnue du public, même des physiciens. Quoi qu’il en soit, votre presque définition si je puis dire – définition finalement réduite à la formule : les chimistes ne sont pas et ne doivent pas être artistes – pourrait tout de même entrer en contradiction avec le discours de Monsieur Venel sur l’obligation pour tout chimiste quelque peu ambitieux de connaître et maîtriser absolument toutes les opérations mises en œuvre dans les arts chimiques. Mais il n’y est en réalité pas demandé au chimiste « de ne posséder que la partie subalterne de sa profession » ; au contraire, il lui faut devenir une sorte d’artiste total (artiste dans chacun des arts chimiques), afin de disposer du plus large savoir expérimental possible pour nourrir au mieux sa réflexion et exercer « très philosophiquement » sa profession de chimiste, tout autant que renforcer sa persévérance dans la réalisation de ce qu’il entreprend. Qui plus est, alors que pour Richelet l’ouvrier devait pouvoir s’appuyer sur les spéculations du chimiste, pour Monsieur Venel c’est le chimiste qui doit inversement tirer profit de l’industrie et du « génie » de l’ouvrier [21].
– Aussi Monsieur Venel et moi-même disons-nous la même chose ; à la bonne heure ! [22]
– Certes, bien que les finalités d’ARTISTE et de CHYMIE diffèrent. Votre artiste, Monsieur, tout autant que votre chimiste prennent place dans un paysage « abstrait et métaphysique », pour reprendre la formule dont vous usez dans l’article ART pour en introduire le propos [23]. Il s’agit de définir chacun d’eux dans le cadre d’un tableau des connaissances humaines, de saisir les propriétés épistémologiques attachées à chacun d’eux afin d’établir un partage des rôles, une division du travail, une frontière entre ce qu’il est permis de faire et ce qui ne serait pas souhaitable, permettant et favorisant le perfectionnement des connaissances humaines. Pour Monsieur Venel, la situation est tout autre. Son chimiste et son ouvrier sont directement installés en situation de travail. Si la distinction entre les deux paraît plutôt aller de soi dans CHYMIE (même si on imagine bien que le chimiste dans sa formation est nécessairement passé par le stade d’ouvrier habile mais sans se rendre esclave d’un art mécanique particulier), l’enjeu de l’article est surtout de définir le chimiste en propre et par rapport au physicien, et de montrer la supériorité même du premier (du moins de ses atouts) sur le second.
– Ah, Madame, que ne vous ai-je pas sollicité pour intervenir dans l’Encyclopédie! Vous avez absolument raison sur ce qui doit lier autant que partager l’artiste et le chimiste. Laissez-moi mettre ici mes propres mots. Dans ARTISTE, je refuse bel et bien au chimiste la qualité d’artiste, pour que justement une véritable articulation entre artisan, artiste [24], chimiste (ou tout autre savant de science mi-pratique mi spéculative) et savant pur – et je pourrais ajouter à ceux-là « l’homme opulent » [25] – puisse fonctionner au mieux et pour le bénéfice de la société. C’est la confusion des genres qui serait préjudiciable au système dont l’efficacité repose sur des objectifs clairement assignés à chacune des jointures de cette chaîne. Et que l’on ne s’y trompe pas, la chaîne des connaissances qu’exprime la chaîne de ceux qui les détiennent ou les produisent se parcourt dans un sens comme dans l’autre ; du bas vers le haut (c’est-à-dire de la pratique sans trop d’« intelligence » à la spéculation pure), et du haut vers le bas de l’échelle sociale si on doit y porter un jugement de valeur. Chaque type de savoir compte, comme chaque type de producteur de savoir compte. Pour moi, la mise en relation des connaissances avec ses acteurs est primordiale ; elle va aussi de pair avec une claire distinction de ces dernières entre elles et de ces derniers entre eux.
– En voilà une belle et sérieuse discussion sur douze lignes d’article, conclut M. l’abbé. Qu’en pensez-vous, M. *** ? Avez-vous tout bien suivi ?
– Ventre affamé n’a pas d’oreilles, comme vous savez M. l’abbé, dis-je un peu étourdi. Allons d’abord déjeuner, nous laisserons une chance à l’esprit après le dessert. La pratique avant la spéculation ; telle est ma philosophie. Suivez-moi tous, mes amis, je vous prie. C’est par-là, derrière le buste de l’écrivain, à gauche.
(Les notes sur le texte sont de Rémi Franckowiak)
[1] Il ne fait aucun doute que ce personnage est Denis Diderot comme la suite le prouve. Quant aux autres, les hypothèses foisonnent, sans que l’on puisse en favoriser une plutôt qu’une autre.
[2] On en déduit que l’Entretien de Madame *** avec un philosophe pourrait s’être tenu à la fin des années 1760, au plus tard en 1772.
[3] On remarquera que l’anis est un sujet qui a intéressé Diderot. Celui-ci est en effet intervenu dans l’article ANIS (Hist. nat. bot.) de Daubenton dans le vol. I de l’Encyclopédie, article extrêmement court– il s’agit presque d’un pur article-renvoi –, pour le compléter d’un développement en sept paragraphes mêlant des précisions à la fois en histoire naturelle, en agriculture, et surtout en chimie et en médecine. L’article suivant ANISÉ (Pharm.) de Vandenesse fait état pour sa part du vin anisé.
[4] La boisson consommée semble être du tsipouro, dont deux préparations sont effectivement proposées en Grèce continentale : avec ou sans badiane.
[5] Voir Marie Leca-Tsiomis, « L’Encyclopédie et Diderot : vers de nouvelles attributions d’articles », Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, 2020 :55, p.119-133 ; puis dans la même revue « L’Encyclopédie et Diderot : découvertes ! », 2021 :56, p.5-26.
[6] Nous reproduisons l’article en question : « ARTISTE, s. m. nom que l’on donne aux ouvriers qui excellent dans ceux d’entre les arts méchaniques qui supposent l’intelligence ; & même à ceux, qui, dans certaines Sciences, moitié pratiques, moitié speculatives, en entendent très-bien la partie pratique, ainsi on dit d’un Chimiste, qui sait exécuter adroitement les procédés que d’autres ont inventés, que c’est un bon artiste ; avec cette différence que le mot artiste est toûjours un éloge dans le premier cas, & que dans le second, c’est presque un reproche de ne posséder que la partie subalterne de sa profession » (vol. I, Enc.).
[7] On peut supposer que l’abbé fait ici allusion à l’interruption de l’Encyclopédie après son vol. VII, faisant suite à l’interdiction de l’ouvrage prononcée en 1759. Il est plaisant de se demander si l’abbé ira finalement lui aussi jusqu’à un dix-septième verre, mais le dialogue n’en dit rien.
[8] Voir à ce sujet Maria Tereza Zanola, Arts et métiers au XVIIIe siècle. Études de terminologie diachronique, L’Harmattan, Paris, 2014, ch. « Art, artiste, artisan », p.41-56.
[9] Précisons qu’ARTISTE du Trévoux est identique dans les éditions de 1704, 1721 et 1743, reprenant le Furetière de Basnage de Beauval de 1701 (lequel a augmenté le Furetière de 1690 d’un élément tiré du Richelet de 1693 de chez Ritter).
[10] Voici l’article de Richelet : « Artiste, s. m. Il vient de l’italien, ou de l’espagnol artista. Ouvrier qui travaille avec esprit & avec art. (Artiste fameux, artiste celebre, connu, glorieux, habile, intelligent, savant, en tout ce qu’il fait. L’artiste ingenieux a tant fait que sans fonte, il a trouvé le secret de faire compatir l’or avec le laiton, sur la superficie seulement, par le mélange du mercure. Traité des essais c.3.c. Aucun artiste ne doute qu’il ne faille préparer la tériaque au mois de novembre, Charas pharmacopée. La chimie fait connoître à l’artiste, les premiers principes des choses. Vanelmont, sur la composition des remedes.) » (Paris, 1728, vol. I).
[11] Comme on le lit d’ailleurs dans les §§ 14 et 16 de l’article ART de Diderot.
[12] Comme ABONNIR attribuable à Diderot, et ABREUVER signé de celui-ci.
[13] Tous deux produits vers 1750, en même temps donc qu’ARTISTE de Diderot.
[14] Effectivement, la conception du travail sur les substances chimiques était envisagée à la manière des artisans ; la pratique de la chimie aboutissait toujours à la production d’un bien de consommation plus ou moins courant (la pierre philosophale devait également en être un), sur le plan de la production ou de la santé.
[15] Mais pas uniquement les chimistes confirmés ou importants : l’artiste est aussi parfois « inexpérimenté », comme Venel l’accorde dans CHYMIE, §129.
[16] On le note par exemple chez Jaucourt, dans GLACE INFLAMMABLE (vol. VII), au sujet du célèbre chimiste Rouelle ; et régulièrement dans les contributions de Venel et de Villiers.
[17] Dans ART (§5), Diderot écrit du reste : « L’homme n’est que le ministre ou l’interprete de la nature : il n’entend & ne fait qu’autant qu’il a de connoissance, ou expérimentale ou réfléchie, des êtres qui l’environnent ». On en déduit donc : à l’artiste les connaissances plutôt expérimentales, au chimiste celles plutôt réfléchies.
[18] Rappelons les mots de Diderot dans l’Explication détaillée du système des connaissances humaines : « Raison, d’où Philosophie. […] Science de la Nature. […] De la connoissance expérimentale, ou de l’Histoire prise par les sens, des qualités extérieures, sensibles, apparentes, &c. des corps naturels, la réflexion nous a conduit à la recherche artificielle de leurs propriétés intérieures & occultes ; & cet Art s’est appellé (sic) Chimie » (vol. I, p.l).
[19] Diderot ferait ici référence à un passage de son article ART, §16.
[20] Voir §3 de CHYMIE, par exemple.
[21] Voici ce que Venel écrit dans CHYMIE : « […] la nécessité de se rendre familiers tous les procédés, toutes les opérations, toutes les manœuvres des arts chimiques, selon le conseil & l’exemple du grand Stahl ; elle nous paroît absolument indispensable pour le chimiste qui aspire à embrasser son art avec quelque étendue ; car non-seulement c’est un spectacle très-curieux, très-philosophique, que d’examiner combien les moyens chimiques sont variés & combinés dans leur application à des usages particuliers, & sous quelle forme le génie se présente chez les ouvriers, où il ne s’appelle que bon sens ; mais encore les leçons de ce bon sens, & l’industrie, l’aisance, l’expérience de l’ouvrier, sont des biens qu’il ne doit pas négliger. En un mot, il faut être artiste, artiste exercé, rompu, ne fût-ce que pour exécuter, ou pour diriger les opérations avec cette facilité, cette abondance de ressources, cette promptitude, qui en font un jeu, un délassement, un spectacle qui attache, & non pas un exercice long & pénible, qui rebute & qui décourage nécessairement par les nouveaux obstacles qui arrêtent à chaque pas, & sur-tout par l’incertitude des succès » (III, §129).
[22] On ajoutera que leur point de vue s’accorde également sur la comparaison, assez classique, des œuvres de la chimie avec celles de la Nature ; voir l’Explication détaillée du système des connaissance humaines (p. l) et le §21 de CHYMIE. Pour d’autres rapprochements de point de vue entre Diderot et Venel – et pour une analyse fine de CHYMIE –, voir le dossier critique de l’article CHYMIE dans l’ENCCRE, réalisé par François Pépin.
[23] Voir ART, §1.
[24] On aura aussi le souci de considérer la qualité fonctionnelle d’« intermédiaire » de l’artiste, entre l’artisan et le savant, en se reportant au dossier transversal de Valérie Nègre dans l’ENCCRE, « La contribution des artisans à l’Encyclopédie. Quelques remarques pour de futures recherches sur les planches, formulées à partir de la figure de Jacques Raymond Lucotte ».
[25] Ce que Diderot fit dans ART, §16.