{"id":923,"date":"2025-03-25T04:40:12","date_gmt":"2025-03-25T03:40:12","guid":{"rendered":"https:\/\/mots-de-diderot.fr\/?p=923"},"modified":"2025-05-07T08:49:17","modified_gmt":"2025-05-07T06:49:17","slug":"ingenuite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/mots-de-diderot.fr\/?p=923","title":{"rendered":"ING\u00c9NUIT\u00c9&#8230;"},"content":{"rendered":"\t\t<div data-elementor-type=\"wp-post\" data-elementor-id=\"923\" class=\"elementor elementor-923\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-3d35f34 e-flex e-con-boxed e-con e-parent\" data-id=\"3d35f34\" data-element_type=\"container\">\n\t\t\t\t\t<div class=\"e-con-inner\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-element elementor-element-48d492f elementor-widget elementor-widget-text-editor\" data-id=\"48d492f\" data-element_type=\"widget\" data-widget_type=\"text-editor.default\">\n\t\t\t\t<div class=\"elementor-widget-container\">\n\t\t\t\t\t\t\t\t\t<blockquote style=\"font-style: normal; font-size: 16px;\"><p><a href=\"https:\/\/enccre.academie-sciences.fr\/encyclopedie\/article\/v8-2438-0\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">ING\u00c9NUIT\u00c9, s. f. (Gram.)\u200b\u200b<\/a> l\u2019ing\u00e9nuit\u00e9 est dans l\u2019ame ; la na\u00efvet\u00e9 dans le ton. L\u2019ing\u00e9nuit\u00e9 est la qualit\u00e9 d\u2019une ame innocente qui se montre telle qu\u2019elle est, parce qu\u2019il n\u2019y a rien en elle qui l\u2019oblige \u00e0 se cacher. L\u2019innocence produit l\u2019ing\u00e9nuit\u00e9, &amp; l\u2019ing\u00e9nuit\u00e9 la franchise. On est tent\u00e9 de supposer toutes les vertus dans les personnes ing\u00e9nues. Que leur commerce est agr\u00e9able ! Si elles ont parl\u00e9, on sent qu\u2019elles devoient dire ce qu\u2019elles ont dit. Leur ame vient se peindre sur leurs levres, dans leurs yeux, &amp; dans leur expression. On leur d\u00e9couvre son c\u0153ur avec d\u2019autant plus de libert\u00e9, qu\u2019on voit le leur tout entier. Ont-elles fait une faute, elles l\u2019avouent d\u2019une maniere qui feroit presque regretter qu\u2019elles ne l\u2019eussent pas commise. Elles paroissent innocentes jusque dans leurs erreurs ; &amp; les c\u0153urs doubles paroissent coupables, lors m\u00eame qu\u2019ils sont innocens. Il est impossible de se f\u00e2cher long-tems contre les personnes ing\u00e9nues : elles desarment. Voyez Agn\u00e8s dans l\u2019\u00e9cole des femmes. Leur v\u00e9rit\u00e9 donne de l\u2019int\u00e9r\u00eat &amp; de la grace aux choses les plus indiff\u00e9rentes. Le petit chat est mort ; qu\u2019est-ce que cela ? rien : mais ce rien est de caractere, &amp; il pla\u00eet.<\/p><p>L\u2019ing\u00e9nuit\u00e9 a peu pens\u00e9, n\u2019est pas assez instruite ; la na\u00efvet\u00e9 oublie pour un moment ce qu\u2019elle a pens\u00e9, le sentiment l\u2019emporte. L\u2019ing\u00e9nuit\u00e9 avoue, r\u00e9vele, manque au secret, \u00e0 la prudence ; la na\u00efvet\u00e9 exprime &amp; peint ; elle manque quelquefois au ton donn\u00e9, aux \u00e9gards ; les r\u00e9flexions peuvent \u00eatre na\u00efves, &amp; elles le sont quand on s\u2019apper\u00e7oit ais\u00e9ment qu\u2019elles partent du caractere. L\u2019ing\u00e9nuit\u00e9 semble exclure la r\u00e9flexion ; elle n\u2019est point d\u2019habitude sans un peu de b\u00e9tise, la na\u00efvet\u00e9 sans beaucoup de sentiment ; on aime l\u2019ing\u00e9nuit\u00e9 dans l\u2019enfance, parce qu\u2019elle fait esp\u00e9rer de la candeur ; on l\u2019excuse dans la jeunesse, dans l\u2019\u00e2ge m\u00fbr on la m\u00e9prise. L\u2019Agn\u00e8s de Moliere est ing\u00e9nue ; l\u2019Iphig\u00e9nie de Racine est na\u00efve &amp; ing\u00e9nue. Toutes les passions peuvent \u00eatre na\u00efves, m\u00eame l\u2019ambition ; elle l\u2019est quelquefois dans l\u2019Agrippine de Racine ; les passions de l\u2019homme qui pense sont rarement ing\u00e9nues.<\/p><\/blockquote><p>L\u2019article ING\u00c9NUIT\u00c9 est l\u2019une de ces \u00ab perles \u00bb que la recherche de Marie a permis de r\u00e9v\u00e9ler, alors qu\u2019elles \u00e9chappaient jusqu\u2019alors \u00e0 notre regard, comme perdues dans l\u2019oc\u00e9an encyclop\u00e9dique. La notion peut sembler anecdotique ou p\u00e9riph\u00e9rique, loin des enjeux essentiels de la pens\u00e9e de Diderot. En r\u00e9alit\u00e9, il s\u2019agit \u00e0 la fois d\u2019un terme clef du vocabulaire moral et esth\u00e9tique de la p\u00e9riode (voir Fran\u00e7oise Berlan, <em>Le Champ notionnel de l\u2019ing\u00e9nuit\u00e9 aux xvii<sup>e<\/sup> et xviii<sup>e<\/sup> si\u00e8cles<\/em>, Th\u00e8se, Universit\u00e9 de Poitiers, 1994) et d\u2019une notion nullement indiff\u00e9rente \u00e0 Diderot, comme en t\u00e9moigne en particulier <em>La Religieuse<\/em> (voir la belle \u00e9tude de Jacques Proust, \u00ab\u00a0Cantate de l\u2019innocent. Sur <em>La Religieuse<\/em>\u00a0\u00bb, dans <em>L\u2019Objet et le texte. Pour une po\u00e9tique de la prose fran\u00e7aise au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle<\/em>, Droz, 1980, p. 147-156, m\u00eame si aucun sort particulier n\u2019y est fait \u00e0 la notion d\u2019ing\u00e9nuit\u00e9). Comme c\u2019est souvent le cas dans ses articles de \u00ab\u00a0Grammaire\u00a0\u00bb, la r\u00e9flexion de Diderot suit le fil d\u2019une analyse contrastive, s\u2019employant \u00e0 distinguer l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0ing\u00e9nuit\u00e9\u00a0\u00bb de la \u00ab\u00a0na\u00efvet\u00e9\u00a0\u00bb (sans recourir, fait notable, \u00e0 l\u2019origine latine des termes) et proc\u00e8de en deux temps. Apr\u00e8s avoir situ\u00e9 de mani\u00e8re diff\u00e9renci\u00e9e le <em>lieu<\/em> de l\u2019ing\u00e9nuit\u00e9 et celui de la na\u00efvet\u00e9 (la premi\u00e8re serait dans l\u2019\u00e2me, la seconde dans le ton), le premier paragraphe s\u2019emploie \u00e0 saisir ce qui en fait le charme sp\u00e9cifique. Le second paragraphe marque une prise de distance de l\u2019\u00e9nonciateur et souligne son caract\u00e8re antonymique avec toute id\u00e9e de <em>r\u00e9flexion<\/em>.<\/p><p>L\u2019ing\u00e9nuit\u00e9, souligne d\u2019abord Diderot, proc\u00e8de d\u2019une <em>innocence<\/em> fonci\u00e8re et elle ne peut donc se manifester que sous les esp\u00e8ces d\u2019une parfaite <em>franchise<\/em>. C\u2019est ce qui rend le commerce des personnes ing\u00e9nues si \u00ab\u00a0agr\u00e9able\u00a0\u00bb. Et l\u2019usage grammatical du f\u00e9minin dit assez que c\u2019est bien une figure sp\u00e9cifiquement \u00ab\u00a0genr\u00e9e\u00a0\u00bb qui s\u2019incarne \u00e9lectivement dans l\u2019\u00eatre ing\u00e9nu\u00a0: \u00ab\u00a0Que leur commerce est agr\u00e9able\u00a0! Si elles ont parl\u00e9, on sent qu\u2019elles devoient dire ce qu\u2019elles ont dit. Leur ame vient se peindre sur leurs levres, dans leurs yeux, &amp; dans leur expression\u00a0\u00bb. La r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Agn\u00e8s (\u00ab\u00a0Voyez Agn\u00e8s dans l\u2019<em>\u00e9cole des femmes<\/em>\u00a0\u00bb) est bien s\u00fbr topique (une \u00ab\u00a0Agn\u00e8s\u00a0\u00bb est vite devenue une antonomase\u00a0: \u00ab\u00a0Agn\u00e8s. Signifie une fille ou femme idiote, innocente, simple et stupide, facile \u00e0 persuader, niaise, novice, et qui n\u2019a point vu le monde\u00a0\u00bb, Le Roux, <em>Dictionnaire comique<\/em>, 1718), mais les souvenirs de la com\u00e9die de Moli\u00e8re semblent tr\u00e8s pr\u00e9cis dans l\u2019article de Diderot, m\u00eame si les r\u00e9miniscences y restent allusives. Signaler, au d\u00e9but du second paragraphe, que \u00ab\u00a0L\u2019<em>ing\u00e9nuit\u00e9<\/em> avoue, r\u00e9vele, manque au secret, \u00e0 la prudence\u00a0\u00bb, n\u2019est-ce pas faire \u00e9cho \u00e0 la premi\u00e8re occurrence du terme dans la com\u00e9die de Moli\u00e8re, dans l\u2019apart\u00e9 d\u2019Arnolphe se f\u00e9licitant de l\u2019aveu sinc\u00e8re qu\u2019Agn\u00e8s vient de lui faire de la pr\u00e9sence continue d\u2019Horace durant son absence\u00a0: \u00ab\u00a0Cet aveu qu\u2019elle fait avec sinc\u00e9rit\u00e9, \/ Me marque pour le moins son <em>ing\u00e9nuit\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0? En vertu de son inqui\u00e9tante franchise, l\u2019aveu d\u2019Agn\u00e8s permettait \u00e0 Arnolphe de d\u00e9celer avec soulagement le signe de l\u2019heureuse ignorance du mal qu\u2019il avait si obstin\u00e9ment voulu pr\u00e9server chez son \u00e9l\u00e8ve. Quant \u00e0 l\u2019analyse que Diderot propose, dans le premier paragraphe, du charme proprement irr\u00e9sistible et <em>d\u00e9sarmant<\/em> de l\u2019ing\u00e9nuit\u00e9, elle semble prolonger l\u2019\u00e9merveillement d\u2019Horace s\u2019extasiant, devant Arnolphe, de la lettre re\u00e7ue d\u2019Agn\u00e8s (iii, sc. 4, v. 941-945)\u00a0:<\/p><blockquote style=\"font-style: normal; font-size: 16px;\"><p>Tout ce que son c\u0153ur sent, sa main a su l\u2019y mettre\u00a0:<\/p><p>Mais en termes touchants, et tout pleins de bont\u00e9,<\/p><p>De tendresse innocente et d\u2019<em>ing\u00e9nuit\u00e9<\/em>,<\/p><p>De la mani\u00e8re enfin que la pure nature<\/p><p>Exprime de l\u2019amour la premi\u00e8re blessure.<\/p><\/blockquote><p>Le charme ensorcelant de l\u2019\u00e9criture d\u2019Agn\u00e8s vient bien, aux yeux d\u2019Horace, de ce que \u00ab\u00a0la pure nature\u00a0\u00bb s\u2019y <em>exprime <\/em>en toute transparence, sans s\u2019embarrasser d\u2019aucune biens\u00e9ance, sans la moindre trace d\u2019artifice. Telle est bien aussi exactement la source dont proc\u00e8dent les charmes enchanteurs de Silvia aux yeux du Prince dans <em>La Double Inconstance<\/em> de Marivaux (III, sc. 1)\u00a0:<\/p><blockquote style=\"font-style: normal; font-size: 16px;\"><p>Non, je le dis encore, il n\u2019y a que l\u2019amour de Silvia qui soit v\u00e9ritablement de l\u2019amour\u00a0; les autres femmes qui aiment ont l\u2019esprit cultiv\u00e9, elles ont une certaine \u00e9ducation, un certain usage, et tout cela chez elles falsifie la nature\u00a0; ici <em>c\u2019est le c\u0153ur tout pur qui me parle<\/em>, comme ses sentiments viennent, il les montre, <em>sa na\u00efvet\u00e9 en fait tout l\u2019art<\/em>, et sa pudeur toute la d\u00e9cence\u00a0: vous m\u2019avouerez que tout cela est charmant\u2026<\/p><\/blockquote><p>Comme Horace avec Agn\u00e8s, ce qui s\u00e9duit le Prince est bien avant tout la transparence d\u2019un langage o\u00f9 s\u2019exprime une \u00ab pure nature \u00bb, miraculeusement soustraite \u00e0 l\u2019influence pernicieuse de la galanterie et des usages de la cour. Aussi l\u2019article ING\u00c9NUIT\u00c9 doit-il\u00a0 \u00eatre resitu\u00e9 dans un vaste mouvement qui, depuis l\u2019Agn\u00e8s de Moli\u00e8re jusqu\u2019\u00e0 l\u2019Eug\u00e9nie sadienne dans<em> La Philosophie dans le boudoir<\/em>, fait de l\u2019ing\u00e9nue l\u2019objet d\u2019un \u00e9moi proprement \u00e9rotique. En t\u00e9moigne aussi exemplairement l\u2019exclamation fameuse de Diderot devant la Galath\u00e9e sculpt\u00e9e par Falconet\u00a0: \u00ab\u00a0Quelle innocence elle a\u00a0! Elle en est \u00e0 sa premi\u00e8re pens\u00e9e. Son c\u0153ur commence \u00e0 s\u2019\u00e9mouvoir\u00a0; mais il ne tardera pas \u00e0 lui palpiter\u00a0\u00bb (Diderot, <em>Salon de 1763<\/em>, Hermann, 1984, p. 249). Ou, plus cr\u00fbment, la formulation obsc\u00e8ne qu\u2019on trouve sous la plume de Sade \u00e0 propos d\u2019Eug\u00e9nie\u00a0: \u00ab\u00a0cette ing\u00e9nuit\u00e9 me fait horriblement bander\u00a0\u00bb (<em>La Philosophie dans le boudoir<\/em>, \u00e9d. Yvon Belaval, Gallimard, 1976, p. 57).<\/p><p>Dans le second paragraphe, l\u2019\u00e9nonciateur semble vouloir se d\u00e9prendre de cette fascination en rappelant la proximit\u00e9 de \u00ab\u00a0l\u2019ing\u00e9nuit\u00e9\u00a0\u00bb et de \u00ab\u00a0la b\u00eatise\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019<em>ing\u00e9nuit\u00e9<\/em>\u00a0semble exclure la r\u00e9flexion\u00a0; elle n\u2019est point d\u2019habitude sans un peu de b\u00e9tise\u00a0\u00bb. Alors que les r\u00e9flexions peuvent \u00eatre \u00ab\u00a0na\u00efves\u00a0\u00bb, l\u2019ing\u00e9nuit\u00e9 para\u00eet exclusive de toute r\u00e9flexivit\u00e9. Mais \u00e0 bien les entendre, ces remarques ne sont sans doute pas d\u00e9nu\u00e9es d\u2019une discr\u00e8te ambivalence, qui pourrait faire \u00e9cho \u00e0 la formule fameuse de Rousseau dans le second <em>Discours<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9tat de r\u00e9flexion est un \u00e9tat contre nature, et [\u2026] l\u2019homme qui m\u00e9dite est un animal d\u00e9prav\u00e9\u00a0\u00bb (<em>Discours sur l\u2019origine de l\u2019in\u00e9galit\u00e9<\/em>, \u00e9d. J. Starobinski, Paris, Gallimard, 1969, p. 73). N\u2019est-ce pas une nuance de regret ou de secr\u00e8te m\u00e9lancolie que l\u2019on peut, en effet, percevoir dans la clausule de l\u2019article\u00a0: \u00ab\u00a0les passions de l\u2019homme qui pense sont rarement\u00a0<em>ing\u00e9nues<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0? De mani\u00e8re certes moins provocante que chez Rousseau, c\u2019est bien sans doute une forme de nostalgie de l\u2019ing\u00e9nuit\u00e9 originelle, f\u00fbt-elle marqu\u00e9e par une forme de \u00ab\u00a0b\u00eatise\u00a0\u00bb, qui se laisse discerner dans le discours du philosophe qui mesure en lui la perte quasi irr\u00e9versible de toute ing\u00e9nuit\u00e9, y compris dans le registre des passions.<\/p><p>Comment ne pas indiquer, enfin, l\u2019\u00e9clairage indirect que cet article peut apporter \u00e0 la lecture de <em>La Religieuse<\/em>\u00a0? Par ses aveux charmants, Suzanne para\u00eet bien se situer, en effet, dans le registre d\u2019une ing\u00e9nuit\u00e9 \u00f4 combien d\u00e9sirable et qui fait frissonner de plaisir la sup\u00e9rieure lesbienne de Sainte-Eutrope\u00a0: \u00ab\u00a0L\u2019innocente\u00a0! Ah\u00a0! la ch\u00e8re innocente\u00a0! Qu\u2019elle me pla\u00eet\u00a0!\u00a0\u00bb (\u00e9d. Robert Mauzi, Folio, p. 199). Mais ce qui distingue radicalement Suzanne d\u2019Agn\u00e8s, c\u2019est bien s\u00fbr le caract\u00e8re pour le moins suspect de son ing\u00e9nuit\u00e9 aussi bien dans le temps du r\u00e9cit que dans celui de la narration (Christophe Martin, \u00ab\u00a0Innocence et s\u00e9duction. Les aventures de la voix f\u00e9minine dans\u00a0<em>La Religieuse <\/em>de Diderot\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Litt\u00e9rature<\/em>, 2013\/3, p. 39-53). En \u00e9crivant ses m\u00e9moires, Suzanne vise bien \u00e0 susciter chez son destinataire masculin, le marquis de Croismare, un \u00e9moi proche de celui d\u2019Horace. Mais pr\u00e9cis\u00e9ment, chez Suzanne, cette ing\u00e9nuit\u00e9 est un spectacle offert \u00e0 son destinataire\u00a0: \u00ab\u00a0Suzanne coquette avec le marquis au moment o\u00f9 elle s\u2019efforce de lui para\u00eetre innocente et pure\u00a0\u00bb (Jacques Proust, art. cit\u00e9, p. 156). Dans le r\u00e9cit de Suzanne, tel que l\u2019a con\u00e7u Diderot, les \u00e9l\u00e9ments invitant \u00e0 mettre en doute la parfaite ing\u00e9nuit\u00e9 de Suzanne et l\u2019authenticit\u00e9 de son innocence sont r\u00e9unis dans le r\u00e9cit m\u00eame qu\u2019elle compose. D\u00e8s la parution du roman, en 1796, Jean-Marie-Bernard Cl\u00e9ment sut analyser avec finesse et perspicacit\u00e9 l\u2019effet \u00f4 combien troublant de la narration ing\u00e9nue dans le r\u00e9cit de la jeune femme\u00a0: \u00ab\u00a0Le triomphe de la \u201cna\u00efvet\u00e9\u201d enfantine se trouve dans la longue description des sc\u00e8nes les plus lascives que notre Agn\u00e8s religieuse retrace \u00e0 son protecteur avec la plus scrupuleuse exactitude. Nous nous garderons bien d\u2019en rapporter un seul mot\u00a0: mais figurez-vous ce que c\u2019est qu\u2019une jeune vierge \u00e9crit \u00e0 un homme pour l\u2019int\u00e9resser en faveur de son innocence, et qui lui fait les peintures les plus raffin\u00e9es et les plus graveleuses que puisse inventer une imagination\u00a0 corrompue\u00a0; qui s\u2019\u00e9puise en d\u00e9tails de toute esp\u00e8ce sur une mati\u00e8re si chatouilleuse qui met \u00e0 nu sous ses yeux les postures et les emportements de la lubricit\u00e9\u00a0; qui lui pr\u00e9sente enfin des tableaux tels qu\u2019une courtisane consomm\u00e9e pourrait en offrir \u00e0 des libertins blas\u00e9s, pour r\u00e9veiller en eux la luxure la plus engourdie\u00a0\u00bb (<em>Journal litt\u00e9raire\u00a0: par M. B. Cl\u00e9ment, de Dijon<\/em>, 25 novembre 1796, p. 75-82).<\/p>\t\t\t\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t\t\t<\/div>\n\t\t","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>ING\u00c9NUIT\u00c9, s. f. (Gram.)\u200b\u200b l\u2019ing\u00e9nuit\u00e9 est dans l\u2019ame ; la na\u00efvet\u00e9 dans le ton. 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